L'impression dominante résultant d'une approche attentive de ce livre est celle d'un surprenant paradoxe : bien que le chartrier de l'abbaye ait totalement disparu, l'extrême étroitesse des sources tirées de dépôts secondaires autorise à constater que l'histoire de Melleray se calque presque parfaitement sur celle de la plupart de ses sœurs cisterciennes.
De fonds propre, point : les archives de Melleray n'existent pour ainsi dire plus. Les Départementales de la Loire-Atlantique n'abritent que deux cotes à son nom, H75 (1147-1291) et H76 (1437-1787) comptant respectivement 74 et 76 pièces. Mais le rédacteur de leur inventaire sommaire ayant rédigé certaines de leurs analyses a averti : ce ne sont là que des " copies non signées des plus anciens titres, extraites du fonds des Blancs-Manteaux ".
De fait, l'état des sources conservées retrouvées est des plus éloquents. Avec un seul et unique original à dénicher dans le fonds de l'abbaye cistercienne voisine de Buzay avec laquelle Melleray eut conflit réglé par un chirographe (ici, no 48) dont ne subsiste que l'une des deux parties. Avec deux copies tardives d'actes d'apaisement d'un litige avec un curé voisin (nos 68, 158) ; quatre autres variées glanées dans un volume de la collection Gaignières relatif à l'Anjou ; et sept tirées en leur temps des archives du château de La Saulaye à Candé par l'auteur d'une Histoire de la Maison de l'Esperonnière. Sauf à ajouter à ce tableau de misère, les incontournables Mauristes, jamais las de copier et de copier encore : l'un d'eux, inconnu, a retranscrit en totalité ou en partie quelque 140 actes lus sur le cartulaire aujourd'hui perdu, consignés dans BnF 22319 (= Blancs-Manteaux, 36) ; l'autre, Dom Villevieille l'a complété à travers les innombrables pages de son Trésor généalogique, mais en livrant plutôt des traductions partielles voire de simples résumés. Le tout pour un total de 173 numéros réunis ici pour la première fois par l'auteur à des fins initiales de recherches familiales sur le lignage des Moisdon.
Ce nombre ne doit cependant pas faire illusion. D'abord parce qu'il recouvre les XIIe et XIIIe siècles. On est bien loin des 430 de Clairvaux, 270 de Morimond, 250 d'Auberive, 175 de Vaucelles pour le seul XIIe siècle. Mais surtout parce qu'en l'espèce la correspondance ordinaire entre actes stricto sensu et numéros d'ordre n'a pas de sens : un tiers seulement d'entre eux livrent le texte complet d'autant de documents, tout le reste n'étant que de brefs extraits d'une demi-douzaine de lignes, parfois même des mentions de quelques mots, tous grappillés voire dérobés à la fuite du temps. En notant néanmoins que quatre sur cinq sont inédits ce qui, avec leur improbable réunion en un seul livre, constitue le principal mérite de son auteur ; avec en prime, comme la quasi-totalité de ces textes est en latin, une traduction animée par la recherche d'un compromis entre littéralisme peu accessible et modernité déformante.
Ce sombre constat révèle un premier fil historique qui ne déroge pas à celui de la plupart des abbayes cisterciennes : pas de charte de fondation, mais une notice postérieure narrant les faits à sa main à travers des origines érémitiques peu assurées quoique probables et une implantation dans une clairière de défrichement (Vieux-Melleray) abandonnée, mais propice à une remise en valeur par des religieux venus de Pontron (no 1) et proche des voies de communication ; année officielle variable selon la prise en compte des faits, ratifiée en 1147 par Eugène III (no 4 ; pas dans JAFFÉ, Regesta Pontificum) ; bienfaiteur initial en la personne d'un hobereau local, Clérambaud de Moisdon, vassal des Châteaubriant ou plutôt des Ancenis ; bornage minutieux du territoire originel (4 à 500 ha) concédé bientôt agrandi ; soutien des évêques du lieu ; réglementation cistercienne stricte rapidement contournée par l'octroi de rentes en nature et en monnaie, de dîmes, de droits de péage, de cens ; expansion foncière, y compris en expulsant des paysans agricolae qui ejecti fuerant tempore monachorum (no 17) ; dédicace d'une église seulement une quarantaine d'années après les débuts (nos 19, 20, 1183) ; exploitation des ressources naturelles les plus lucratives, notamment du minerai de fer, dont témoigne une archéologie diffuse sans le soutien d'aucun texte conservé et des poissonneux marais de l'Erdre.
Le XIIIe siècle marque lui aussi une évolution très habituelle au sein de l'ordre : maintien d'une faveur sociétale pendant les premières décennies, sensibles progrès de la céréaliculture et de la viticulture commerciale en liaison avec les besoins de la ville proche de Nantes, apogée d'un temporel restant malgré tout plutôt modeste avec seulement deux granges connues. Vont suivre un tassement et puis un effondrement des donations, une montée des litiges fonciers avec les paysans et juridiques avec les desservants, enfin à cause du manque de convers affermage et même ventes de terres à des laïcs, le tout sans vraie originalité.
Sous annexes, le lecteur trouvera transcription de trois épitaphes et l'édition d'une liste ancienne des abbés (1142-1551) très lacunaire et fort imprécise. Les indispensables index des noms de personnes et de lieux, références archivistique et bibliographique terminent l'ouvrage.
Chacun sait que le Melleray contemporain fonda deux monastères au XIXe siècle, Mount-Melleray en Irlande et Gethsémani aux États-Unis, eux-mêmes berceaux de plusieurs abbayes petites-filles. Faute de vocations, les moines trappistes ont dû quitter Melleray en 2015 ouvrant ainsi un nouveau chapitre de son histoire. Ce livre a l'heur bienvenu d'éclairer ses premiers temps jusque-là trop méconnus ; au regret toutefois qu'il ne soit désormais guère possible d'aller globalement plus avant.
Pierre Moisdon-Chevallier: Actes de l'abbaye Notre-Dame de Melleray. (1142-1296) (= Sources médiévales de l'histoire de Bretagne), Rennes: Presses Universitaires de Rennes 2025, 192 S., ISBN 978-2-7535-9916-1, EUR 20,00
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